Repenser l’antiracisme
Une question qui me taraude... Sujet complexe. Alors pour commencer :
Les vingt ans de la marche des Beurs et d’SOS racisme ont le goût amer de l’actualité d’un racisme ordinaire qui a changé de visage et qui nous laisse croire que nos combats n’ont plus de sens. Mauvaise stratégie ? Erreur de diagnostic ? Thérapeutique inadaptée ? Ou combat perdu d’avance ? Un peu de tout ça certainement, avec la démonstration en prime que la justesse morale de l’engagement antiraciste ne suffit pas. Ces combats étaient justes, mais le racisme a changé de nature... Alors il devient urgent de repenser l’antiracisme.
Un triste anniversaire
Parmi les causes de la gifle reçue du 21 avril 2002, certains évoquent les « Français issus de l’immigration » qui se seraient détournés du candidat socialiste pour lui faire payer vingt ans de promesses non tenues par la gauche. L’accumulation des rendez-vous manqués sur la question du racisme contraste fortement le bilan de vingt ans de lutte. On a d’ailleurs délaissé le racisme pour parler plutôt des « discriminations » et cette « question de société » a fait florès dans le landernau socialiste depuis. Tous les débats sur le sujet font le même constat d’échec de la gauche et stigmatisent SOS racisme, devenu le symbole d’un antiracisme consensuel et bien pensant, chouchou d’une « gauche caviar » qui ne traverse jamais le périph. A la fois querelle de clochers et rançon de la gloire, ce rejet ignore un peu vite le rôle joué par la petite main jaune dans une prise de conscience collective, historique, dans la France de Dupont Lajoie et de Jean-Marie Le Pen, ce pays qui a si souvent mal à sa mémoire. Oui : la France était un pays métissé riche de ses différences.
Mais tout le problème est précisément qu’on n’a pas donné de sens à ce pays métissé, sauf un soir de ferveur collective de victoire des Bleus lors de la Coupe du monde de 1998.
Un nouveau racisme ?
La France de Zidane succédait ainsi à celle de Dupont, mais elle n’était qu’un instant. On n’a pas vu venir, semble–t-il, une mutation dans le racisme que l’on combattait jusque là. Depuis 1983, antiracisme et antifascisme se mêlaient dans l’antilepénisme avant que l’affaiblissement électoral du FN entre 1999 et 2001 cesse d’en faire la menace immédiate.
Puis sont venus la deuxième Intifada et le 11 septembre. Chacun s’est replié sur sa communauté, et les combats menés en commun par le passé furent reniés au nom de la défense de son identité, l’exigence de protection et la dénonciation chez l’autre de la phobie. L’apparition des concepts de judéophobie et d’islamophobie, se concurrençant au lieu de se compléter, illustre cette communautarisation de l’antiracisme. Dans une société explosant en revendications sectorielles et en égoïsmes de toutes sortes, la parole s’est libérée. Après les milieux néo-nazis, c’est de certaines banlieues qu’est venu un antisémitisme inattendu, œuvre des plus ignorants et des plus imbéciles.
La gauche a été coincée et tétanisée entre la banalisation du mal et, il faut le dire, le chantage de ces compagnons de luttes qui soudain se repliaient sur eux-mêmes, attendant de la gauche qu’elle réponde à leurs exigences. Chacun fait pression, et en face, on mesure le poids électoral de tel groupe, l’influence économique de tel autre, puis on ajuste ses discours et bientôt se tissent les clientèles... Après la générosité multicolore, la balkanisation communautaire menace. La France a failli devenir un front supplémentaire de guerres qui se livraient ailleurs avec de vrais morts.
Le raciste qui menace aujourd’hui est métissé. Il peut être blanc, noir, maghrébin, de culture juive, etc. L’Histoire officielle ne fournit plus de valeurs morales acceptées par tous. Alors chacun brandit son statut de victime. A côté des génocides et exterminations de masse, d’autres tragédies sont révisées ou déformées pour les besoins de la cause sans se rendre compte que tout cela participe de la banalisation du mal, au lieu de le combattre. A l’issue de cette ignoble foire des morts, quand le sens s’est perdu, il ne reste plus des philosophes absents, des intellectuels devenus polémistes médiatiques et des démagogues désormais libres d’abuser les esprits. Comble du ridicule, même les antiracistes s’étripent entre eux !
Repolitiser la lutte
L’antiracisme né des années 80 se revendiquait apolitique. Il était « en phase avec la dépolitisation du monde » sur fond de triomphe de l’ultra-libéralisme et de l’individualisme. Les concerts de la génération morale, en remplaçant les constructions idéologiques de la génération politique de l’après 68, ont en même temps renoncé à l’audace politique. C’est pourquoi il faut rompre avec l’attitude qui consiste à être « offusqué par le mal mais contemplatif et sceptique ». La gauche doit sortir de son mutisme et accepter la confrontation au lieu de rechercher à tout prix le consensus.
Il convient d’agir sur les esprits en redonnant sa place à l’éducation qui enseignerait non plus une histoire des vainqueurs, mais une histoire de tous les Français. La République doit sortir du bourbier où elle est prise entre la défiance des uns et la méfiance des autres pour repartir à la reconquête de territoires aujourd’hui confisqués par la somme des différentialismes, des individualismes et des communautarismes qui atrophient l’espace public.
Enfin, il faudra bien redonner de la vigueur à l’idée de communauté de destin par un travail sur la mémoire collective et les moyens de l’égalité des chances. Il y va de la démocratie car les fossés que l’on ne comble pas se creusent davantage.